Michel Perald est anthropologue et directeur de recherche au CNRS ( IRIS/EHESS). Il s’interroge sur l’identité de Marseille comme une ville qui vient juste de sortir d’un processus de provincialisation amorcé dans les années 50.

Dans vos travaux récents vous démontez toute une série de clichés qui tendent à faire de Marseille la ville méditerranéenne par excellence, si son identité n’est pas spécifiquement méditerranéenne, décelez-vous malgré tout dans son histoire, certaines caractéristiques qui lui soient propres ?

Marseille sort tout juste d’un grand processus que j’ai qualifié de provincialisation et qui débute à la fin de la deuxième guerre, dans les années 50. L’élément fondamental de ce processus, est la prise en main du port de Marseille par l’État. La société locale s’est alors trouvée dépossédée de ce qui constituait l’instrument principal de son cœur économique. En même temps qu’il devenait un appareil étatique, le port est passé d’une activité de commerce à ce que les économistes appellent un port rentier, en l’occurrence un robinet par lequel transite 80% du pétrole européen et qui assure une rente à l’État.

Cet événement a eu un impact considérable sur l’emploi dans la ville de Marseille, qui est devenue une ville administrative, ce qu’elle est encore aujourd’hui.

Selon moi, ce phénomène de provincialisation est parachevé avec le lancement de l’opération d’intérêt national Euroméditerranée et la création du MUCEM, dont l’Etat est là encore le principal acteur.

Dans les dernières années de ce mouvement s’est développé ce que le sociologue américain Richard Florida appelle la classe créative, c’est à dire un groupe de gens qui sont pour l’essentiel des créatifs, des personnes qui travaillent plus avec leur tête qu’avec leurs mains et dont la créativité est devenue comme dirait Marx, une force productive, ce que Yann Moulier Boutang appelle aussi le capitalisme cognitif. J’ai l’impression que cette classe créative, née des derniers soubresauts du phénomène de provincialisation, tente d’exister au sein de la mosaïque sociale marseillaise, y compris politiquement, en se positionnant à contre-courant du glacis imposé par les notables traditionnels sur la vie publique et politique.

2013 de ce point de vue a été un événement charnière, à partir duquel ont tenté d’exister culturellement mais aussi politiquement, des créateurs, selon leur propre singularité.

Or, un des moyens d’exister, peut passer par une réappropriation d’une identité locale, méditerranéenne, ou plus largement encore régionale et ce, bien au-delà du seul périmètre de PACA.

Cette identité a t-elle une spécificité qui puisse nourrir de manière particulière la classe créative que vous évoquez ?

Je dirais qu’aujourd’hui nous sommes en présence d’un régime de tension ou d’émulation, entre deux types de méditerranée qui s’opposent.

D’un côté, il y a ce que j’appellerais une méditerranée intellectuelle, celle de Camus, de Ionatos, des cahiers du Sud, , du retour aux grands mythes fondateurs qui poétisent sur un destin commun rapprochant Grecs, Romains et Carthaginois… une méditerranée en somme, qui se réapproprie intellectuellement l’histoire de cette région lorsqu’elle était le centre du monde dit civilisé.

Et de l’autre côté on trouve une méditerranée que je qualifierais de « populaire », symbolisée si l’on s’en tenait au registre musical, par Tino Rossi, et d’autres sans oublier la musique transnationale chaâbi. Une culture portée très profondément par les mondes populaires qui ont circulé tout autour de la méditerranée ces 50 ou 60 dernières années.

Ce qui s’est passé culturellement à Marseille ces dernières années, montre bien à mon sens, cette ligne de faille qui se dessine entre ces deux conceptions de la méditerranéité. Il me semble en effet, que c’est une vision élitiste et savante qui a dominé dans le paysage culturel récent, méprisant plus que célébrant des expressions populaires comme le Raï, le RAP. Cet antagonisme, nous pourrions tout aussi bien l’illustrer, avec une série d’art de faire comme les nomme Michel De Certeau, profondément marqués par des circulations méditerranéennes et largement mésestimés par une majorité d’intellectuels.

En gastronomie, ce serait par exemple l’opposition de la fine cuisine italienne de type toscan à la pizza, qui est d’ailleurs un universel méditerranéen.

Je trouve qu’il y a là, une contradiction très forte que l’on a du mal à résoudre et qui ne parvient pas à déboucher sur un consensus.

Ce qui pourrait être une réussite pour cette classe créative émergente à Marseille, serait précisément d’arriver à faire la synthèse de ces différentes cultures, comme cela se passe à Naples par exemple, où il existe une effervescence qui transcende les oppositions sociales et que célèbre brillamment John Turturro, à travers l’histoire de la musique napolitaine dans son film documentaire Passione de 2010.

Selon vous, cette vie en extérieur à laquelle invite la douceur du climat, ce rapport au paysage et à la lumière que beaucoup de peintres ont tant recherché et loué, induisent-ils des comportements ou une manière de vivre ensemble, que des créatifs peuvent accompagner de leurs productions ?

J’ai surtout l’impression que cet art de vivre est plutôt européen que méditerranéen. Bien sûr le climat est un facteur non négligeable, on passe plus facilement du temps dehors quand on habite Marrakech ou Marseille que quand on habite Liège ou Bruxelles. Toutefois, l’ambiance des grandes terrasses de cafés bruxellois vaut largement la chaleur humaine des terrasses méridionales, et d’ailleurs le café et la sociabilité qui lui est associée, sont à mon avis une invention parisienne.

Bien sûr, il y a une manière particulière d’occuper l’espace public encore très sensible au Maghreb, mais j’ai souvent l’impression malgré tout, que l’on confond méditerranéité et urbanité. L’urbanité c’est quelque-chose qui appartient à la ville en tant que matrice culturelle et qui n’est pas exclusivement méditerranéen.

Ce que l’on peut quand même noter concernant Marseille, même si elle n’est pas un cas unique en la matière, c’est cette combinaison climat, urbanité et lieux maritimes qu’elle offre. Les récents aménagements du J4, des abords du MUCEM et de la villa Méditerranée représentent à ce titre, une invention fondamentale d’un front de mer que Marseille n’avait jamais eu avant, bien que celle-ci reste encore très policée du fait de la normativité quasi policière qui règne dans ces espaces.

Voir aussi :
Gouverner Marseille
Sociologie de Marseille

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